Chapitre 33
Siegfried se laissait griser par la douce brise qui gonflait les voiles du navire, tout au bonheur de vivre et d’affronter bientôt la mort, qu’il s’agisse de la sienne ou de celle des autres. Jamais il ne s’était senti autant en accord avec lui-même et avec le présent. Il s’enivrait de l’air qu’il respirait, comme il s’enivrait de sa jeunesse, de sa vaillance et de la foi en son étoile et son bon droit. Bientôt, il vengerait la mort indigne de son père en plongeant Notung dans le sang de l’ennemi. Alors, mais alors seulement, il aurait définitivement rompu les liens avec les chaînes du passé et pourrait vivre désormais sa vie sans entraves. Et s’il mourait au combat, il mourrait dans l’honneur, et suivrait les walkyries jusqu’au Walhalla, le séjour des braves.
Soudain, le ciel jusqu’alors uniformément bleu s’assombrit brusquement, se tavelant de nuages noirs et mauves, tandis qu’un vent vif s’engouffrait dans les voiles à contresens de la marche des navires. Une ombre noire semblait prendre possession de l’azur si clément, tandis que les flots du fleuve étaient pris d’une agitation subite.
- L’orage ! criaient les nautoniers ! L’orage arrive ! Rentrez les rames ! Carguez les voiles !
En quelques instants, les rameurs attirèrent à eux leurs rames qui risquaient d’être brisées par la houle, tandis que les voiles carrées étaient ramenées et fixées sur les vergues.
Hagen scrutait le ciel d’un air grave.
- Oui, l’orage menace. Il faut se tenir prêts…
A peine eut-il prononcé ces paroles qu’un éclair fendit les masses de nuages amoncelés, tandis qu’un coup de tonnerre effrayant retentissait, assourdissant les hommes et rendant fous les chevaux.
- C’est la colère de Thor ! hurlaient les hommes. Que le dieu nous épargne son courroux !
La tempête était là, à présent, déversant des trombes d’eau sur les navires plats, secouant leur mâture, faisant grincer leur coque, bousculant les uns contre les autres les guerriers qui s’y trouvaient.
Hagen, au comble de l’inquiétude, se tourna vers Siegfried. Le héros, tête nue, présentait son visage à la pluie en souriant. Il buvait la tempête, comme il aurait bu à une source d’eau pure.
- Siegfried, il faut songer à te mettre à l’abri ! gronda Hagen. Ce n’est pas une tempête ordinaire. Les hommes ont raison. C’est la colère de Thor. Nous avons sans le savoir mécontenté le dieu…
Siegfried éclata de rire.
- Je ne crois pas aux dieux, Hagen, ni à leur colère ! Je ne crois qu’en moi-même, en la toute puissance de la vie, et à mon devoir de vengeance ! Tant que Hunding ne sera pas mort de ma main, je survivrai…
Malgré son ressentiment envers le jeune héros, Hagen fut troublé par ces paroles si assurées, où l’orgueil et le courage se mêlaient à l’inconscience, presque à la folie. Il se dit que celui qui n’a peur de rien ne peut être détruit, même si on lui ôte la vie. Et Siegfried n’avait peur de rien.
Les hommes, en revanche, étaient terrorisés par l’ampleur de l’ouragan qui s’acharnait sur eux, sans parler de leurs montures qui hennissaient comme si on les avait plongées dans de la poix brûlante. Les uns s’accrochaient comme ils le pouvaient au bastingage, pour ne pas être jetés à l’eau, tandis que les autres frappaient le pont de leurs sabots, comme pour assurer un équilibre de plus en plus instable. Les fins vaisseaux craquaient dangereusement, risquant à tout moment de se briser en deux, livrant leurs occupants aux flots démontés. Nul secours ne semblait plus devoir sauver l’armée des Burgondes d’une défaite assurée, non face à l’ennemi, mais face aux éléments. Eussent-ils été à terre qu’ils se fussent mis à couvert, mais sur l’eau ils n’avaient aucun endroit pour se protéger des lames déferlantes et des vents mugissants. Quant à accoster, il n’y fallait pas songer. Le Rhin devenu fou bousculait les navires comme des fétus de paille, et les entraînait dans une course folle à laquelle ils ne pouvaient échapper. Seul, au milieu de la tourmente et des cris de terreur, Siegfried demeurait imperturbable, riant au vent et à la pluie, se moquant des puissances qui s’acharnaient sur eux, tenant fermement la bride de Grani qui se campait fièrement sur ses pattes, aussi indifférent à la folie ambiante que l’était son maître. Quant à Elidor, il avait replié ses ailes et bombait le torse face aux gerbes d’eau qui l’arrosaient.
Soudain, au milieu du fleuve qui allait bientôt anéantir l’armée des Burgondes dans ses profondeurs abyssales, apparût une simple barque, sur laquelle se tenait un vieil homme en manteau bleu, pourvu d’une longue barbe blanche et coiffé d’un chapeau à large bord. Il semblait lui aussi indifférent à la tempête qui faisait rage et, de la lance qu’il brandissait de la main droite, semblait faire signe aux hommes en péril. De loin, Siegfried reconnut le vagabond rencontré dans les bois, qui lui avait déjà révélé le mystère de ses origines. Il le héla de sa voix claire :
- Hé ho ! Que fais-tu là, vieillard ? Tu veux boire les eaux du Rhin, comme nous allons bientôt le faire ? Monte à notre bord, plutôt !
Et Siegfried tendit la main en direction du vieil homme, pour l’inviter à rejoindre le navire en perdition. Ce dernier fit approcher sa barque comme par magie et monta lestement sur le pont du bateau, malgré son âge et la fureur des intempéries. A peine fut-il à bord que, brandissant sa lance vers les cieux, il prononça une sorte d’imprécation dans une langue inconnue. Dans l’instant, la tempête se calma, les nuages noirs se dissipèrent comme par enchantement, le fleuve reprit son cours normal et le soleil se remit à briller. Les hommes, effarés par cette manifestation surnaturelle, contemplaient le vieil homme qui en était l’auteur avec une sorte d’admiration craintive. Il devait être un sorcier puissant, voire un dieu égaré sur terre, pour avoir aussi facilement mit fin à l’orage infernal qui les menaçait quelques instants plus tôt. Seul Siegfried ne semblait pas surpris par ce brusque changement de temps. Il se contenta de sourire au vieil homme en l’interpellant familièrement :
- Te voici à nouveau sur ma route, étranger ! Me diras-tu enfin ton nom, comme tu connais le mien ?
Le vieil homme fixa Siegfried de son œil unique, bleu comme la glace, avant de répondre :
- On me donne bien des noms différents selon les mondes que je traverse. Je suis parfois le Maître des combats, ou bien l’Errant de Midgard, ou le Vagabond des terres du milieu, ou le Vieillard aux loups, ou l’Ami des corbeaux, ou l’Energie resplendissante. Mais pour toi, je serai le Vieux de la Montagne…
- C’est un drôle de nom, mais je m’en souviendrai, Vieux de la Montagne ! répliqua Siegfried sans se démonter. Feras-tu le voyage avec nous ? Nous partons en guerre…
- Cette guerre te concerne, Siegfried, pas moi. Mais nous nous reverrons bientôt. Adieu…
Sur ces paroles, le vieil homme disparut comme s’il n’avait jamais été là. Les hommes levèrent leurs mains en faisant le salut d’Odin, index et auriculaire dressés, les autres doigts refermés sur le poing, car ils avaient reconnu le dieu d’Asgard sous l’accoutrement du Vieux de la Montagne.
(Parution le 7 mai 2009, Editions Belfond, tous droits réservés)
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